Article du quotidien régional "Sud-Ouest" : Trop de tension pour les vaches

Électromagnétisme : Un élevage corrézien a obtenu la condamnation de RTE pour le dommage causé au cheptel.

Vendredi 16 janvier 2009 // Articles de presse

Journal Sud-Ouest du 9 décembre 2008

Trop de tension pour les vaches

ÉLECTROMAGNÉTISME Un élevage corrézien a obtenu la condamnation de RTE pour le dommage causé au cheptel.

Par Jean-Denis Renard

Décrire un champ électromagnétique est un exercice ardu. Il est invisible, incolore, inodore. Impalpable. « Vous sentez quelquechose,vous ? »ironise Michel Marcouyoux en se tournant en tous sens dans la cuisine de sa ferme. Non, on ne sent rien,non. Sise à l’écart du village de Latronche, aux confins de la Corrèze et du Cantal, l’exploitation Marcouyoux ne se distingue en rien de celles qui mouchettent la haute vallée de la Dordogne. Si, à bien y regarder, il y a la ligne à haute, à très haute tension, celle qui orne le paysage à quelques dizaines de mètres de la maison d’habitation. Installés dans lepaysage depuis 1943, ces pylônes métalliques n’avaient jusqu’alors pas franchi les frontières d’une renommée purement locale. Ils se contentaient de remplir loyalement leur mission : soutenir l’artère électrique à 400 000 volts qui part du barrage hydroélectrique de l’Aigle et du poste de Breuil, quelques kilomètres plus au sud, pour cingler vers Marmagne, dans le Cher, en effleurant la ferme des Marcouyoux.

Depuis le 28 octobre, tout a changé. On discute, on photographie, on téléphone de la France entière à propos de la ligne. « Ça n’arrête pas », confirme M. Marcouyoux.

À la source de cette brutale poussée de fièvre, la décision du tribunal de grande instance de Tulle,qui a condamné RTE - EDF Transport (le gestionnaire du réseau de transport de courant) à verser plus de 390.000 euros aux Marcouyoux, en réparation du préjudice « direct, matériel et certain » causé par la ligne à leur troupeau.
En cause, les multiples maux dont souffrent leurs 50 vaches laitières Holstein, et l’arrêt contraint et forcé de l’élevage de porcs il y a trois ans. « Jamais, en France, un juge n’avait ainsi pris la mesure des problèmes causés par les champs électromagnétiques imputables aux lignes à très haute tension. Les enjeux sont évidemment colossaux. Et au départ, c’était David contre Goliath », s’enthousiasme Me Philippe Caetano, l’avocat du Gaec (groupement agricole d’exploitation en commun) Marcouyoux.

Vingt ans de galère

Soucieuse d’en finir avec les cris de triomphe de tous les David de France, la société RTE a fait appel (lire ci-dessous). Les Marcouyoux ne sont pas surpris. Ils ne se départent pas d’une satisfaction teintée de prudence, le magot étant loin d’être acquis. Tout reste à faire pour que leur vie soit moins dure : déménager leur salle de traite sur l’autre coteau, à 800 mètres de la ligne, en finir ainsi avec les incessants soucis de santé qui affectent le cheptel, et vivre avec un emprunt de 300.000 euros sur le dos.
« Il faut avant tout relancer la production », tranchent Michel et Maryse Marcouyoux, les parents, et Serge, le fils, tous trois regroupés au sein du Gaec.

Ce premier Everest judiciaire a été franchi après cinq ans de procédure devant le juge civil. Mais à écouter la famille, les problèmes sont bien antérieurs. « Je dirais une vingtaine d’années. En 1990, on a racheté un cheptel avec toutes les garanties sanitaires ; les problèmes sont immédiatement réapparus ! En 1998, c’est devenu encore plus net », se souvient Michel Marcouyoux.

Les problèmes, quels problèmes ? Imaginez une ferme maraboutée, vous êtes chez les Marcouyoux.

Des maux inflammatoires se déclarent en rafale. La mammite (qui touche le pis des vaches) fait des ravages et entraîne la mise au rebut d’une partie du lait. Les hémorragies, les problèmes digestifs s’accumulent au sein du troupeau. Les vaches ne parviennent pas à vêler. Dans le bâtiment porcin, encore plus proche des pylônes, « les porcelets à peine nés se mettaient à tourner autour de la mère, puis ils tombaient, morts. On observait des comportements de cannibalisme. Dès que la mère saignait, les porcelets se jetaient dessus, c’était affreux », énumèrent les exploitants. Les vétérinaires se sont succédé sur l’exploitation, en pure perte. Jusqu’à ce qu’en 1998 « l’un d’entre eux lève la tête et désigne la ligne », narre Me Caetano.

Michel Marcouyoux dit n’y avoir pas cru de prime abord. Né en 1949 sur le site, il a toujours eu les câbles dans son champ de vision. « Mes parents, comme mes grands-parents, ont vécu avec. On a toujours été là depuis trois ou quatre générations. Mais à l’époque, EDF ne balançait que du 225.000 volts sur la ligne. Tout a changé quand ils sont passés à 400.000 volts », résume-t-il.

Les Marcouyoux ont appris à se méfier de ces gros fils noirs dont le crépitement est nettement audible. De ces fils qui luisent dans la nuit, à les en croire. « Si vous brandissez un tube néon sous la ligne, il s’allume tout seul », précise le père. C’est l’effet des courants d’induction qui cerneraient la ferme. Et rendraient fous les animaux dans les bâtiments agricoles bourrés de métal.

Une hypothèse accréditée

Des spécialistes se sont mouillés pour accréditer cette hypothèse. Un vétérinaire conseil en élevage industriel. Un vétérinaire sanitaire, directeur du Groupement corrézien de défense sanitaire. Le directeur départemental de l’agriculture, qui a écrit noir sur blanc en 2002 qu’ « aucune cause pathogène n’a été mise en évidence comme pouvant influer sur la production des troupeaux porcins et bovins ». La Chambre d’agriculture a certifié que cette exploitation « avait longtemps fait partie de l’élite départementale ». Des mesures de champs électromagnétiques ont été relevées à l’intérieur des bâtiments d’élevage, sur fond de chamaillerie d’experts. Appuyé par cette littérature, Me Caetano a soigneusement purgé le dossier de tout motif de dommage autre que la ligne à très haute tension. Le juge de Tulle s’est rendu à son argumentaire. Ce soir, les bêtes suffisamment solides dorment dehors, loin de la ligne. Les Marcouyoux dorment dans leurs lits, le gaussmètre toujours à portée de main. Et ça va comment ? Pas fort, répondent-ils à l’unisson. « J’ai des quintes de toux à me sortir les amygdales. Terrible », soupire le fils. Quand ses problèmes respiratoires se font trop aigus, il séjourne quelques jours dans une caravane, 800 mètres plus loin. Aucune expertise médicale n’a relié ces affections au transit du courant. Là n’est pas l’essentiel, à leurs yeux. L’essentiel, c’est le troupeau. Il faut vivre. Et pour cela, « relancer la production ».

Les époux Michel et Maryse Marcouyoux, avec leur fils Serge, sur l’exploitation, en compagnie de leur avocat, Me Philippe Caetano. Photo Maxpp.

Les effets sur la santé inquiètent de plus en plus

Antennes de téléphonie mobile, lignes à haute tension : les contentieux se multiplient en France

Directeur scientifique du Criirem (Centre de recherche et d’information indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques), le docteur Pierre Le Ruz est venu effectuer des mesures sur l’exploitation des Marcouyoux. Sa religion est faite.

« Tous ces phénomènes sont bien connus et répertoriés. D’autres affaires de ce type sont en cours en France,mais elles traînent en longueur, les études ne sont pas menées à leur terme, etc. La réglementation est ancienne et obsolète. Jusqu’à présent, rien ne bouge », estime-t-il.

Rien ne bouge, mais les inquiétudes croissent. En 1991 s’était montée une association, Animaux sous tension, en réponse à la négation des problèmes rencontrés par les éleveurs. La société civile s’en mêle. En Normandie, la construction de la ligne à très haute tension Cotentin-Maine, qui raccordera la future centrale nucléaire de Flamanville au réseau, suscite une vive opposition.

Un fort mouvement associatif –relayéparInternet– s’empare par ailleurs de la question des antennes de téléphonie mobile, elles aussi suspectées de générer des champs électromagnétiques néfastes à la santé. Mais la période de recul sur la question est encore faible. La polémique n’en est qu’à ses débuts.

« Pas de fondement scientifique »

Le directeur de RTE Sud-Ouest s’élève contre le jugement de Tulle

Alain La Rocca. Photo F. Cottereau

RTE ne prise guère la publicité, du moins pas celle-là. Un rien abasourdie par le tambour médiatique autour du cas corrézien, l’entreprise a choisi la riposte. Elle vient de faire appel du jugement et défend pied à pied ses positions.

Alain La Rocca, le directeur de RTE Sud-Ouest, qui gère la ligne Breuil-Marmagne depuis Mérignac, en banlieue bordelaise, assure qu’ « il n’est pas démontré que la présence de la ligne est à l’origine des désordres sur cette exploitation. Établir ce lien de causalité est dénué de tout fondement médical, vétérinaire et scientifique. D’autant que le passage à 400000 volts remonte à 1964. »

Le directeur renvoie à l’abondante littérature produite sur le sujet, et au rapport Blatin-Benetière commandé par le ministère de l’Agriculture et publié en 1998. « Il qualifie de négligeables les effets des champs électriques et magnétiques sur les animaux », souligne-t-il. Les opposants à RTE soupçonnent quant à eux la dite littérature d’être sous influence. Dans le même temps, RTE ne conteste pas que des courants d’induction puissent être rencontrés à proximité des lignes à très haute tension. « Oui, il peut y avoir des courants électriques parasites liés à des défauts d’isolement des machines agricoles, au réseau électrique des installations ou à la présence de milieux chimiquement actifs, comme le lisier ou l’engrais. Mais on sait éliminer ces effets par des mesures simples. On a des protocoles très précis pour cela, définis par le Groupe permanent de sécurité électrique (GPSE). Celui-ci a tenté de travailler chez les Marcouyoux en 2002-2003, mais on n’est jamais parvenu à aller au bout », déplore Alain La Rocca.

Pour les Marcouyoux, le GPSE ressemble surtout à une officine inféodée aux intérêts de RTE. Cela ressemble à des positions inconciliables. Rendez-vous en appel.

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