Article sur la Manif d’Ernée dans la presse allemande

SANS PYLÔNES PAS DE RÉACTEUR

Jeudi 8 novembre 2007 // Revue de presse

Article de Joseph Hanimann paru dans le Frankfurter Allgemeine
Zeitung le 22 octobre 2007. Ce journal quotidien touche un million de
lecteurs et paraît dans 148 pays. C’est un des trois plus grands
quotidiens allemands. (Traduction de Céline Lemosquet).

SANS PYLÔNES PAS DE RÉACTEUR

Dans le village d’Ernée, la Révolution française s’est reformée ce
week-end contre le nucléaire, peu de temps avant la fin du sommet
national de l’environnement à Paris. Après une préparation de
plusieurs mois, cette semaine le sommet français de l’environnement
organisé par le président Sarkozy arrive à sa fin. Il a lieu chez le
ministre d’Etat français de l’environnement et du développement
durable, Jean-Louis Borloo. Les protecteurs de l’environnement, les
industriels, les politiques ont appris à parler ensemble et se
comprendre autour d’une table ronde depuis cet été, sur une
agriculture qui protège l’environnement, sur les OGM, la construction
d’autoroutes, seul le nucléaire reste exclu du débat. Pourquoi ?

Le combat contre le nucléaire a toujours été plus difficile à
conduire en France, qu’en Allemagne. Aujourd’hui ce combat est ravivé
localement. La petite ville d’Ernée comptant 5000 âmes, située dans
les campagnes entre la Normandie, la Bretagne et la Loire n’avait pas
été prédestinée à cela. On n’y a pas prévu la construction d’une
centrale, le lobby nucléaire n’y avait rien prévu de particulier.
Pourtant la semaine dernière des milliers de manifestants venus de
départements voisins s’y sont retrouvés.
"MAYENNE ETES-VOUS LA ?" ça vrombissait dans les rangs de bataille
Shakespeariens à travers les rues. "ET VOUS LA MANCHE ?" " ET LES
BRETONS D’ILLE ET VILAINE ?". L’objet de cette manifestation se
trouve à 150 Km plus eu nord sur les côtes de la Manche, où sur le
site de la centrale nucléaire de Flamanville près de Cherbourg l’EPR,
le réacteur type de la troisième génération va être construit. De là-
bas les lignes THT doivent descendre à travers la campagne pour
atteindre la Loire, donc elles traversent la région d’Ernée. Les gens
de toute la région sont sortis de leur doux rêve d’un courant
nucléaire relativement bon marché. "NI ICI NI AILLEURS" est le cri de
guerre des 85 comités de résistance locaux, ils se battent contre
l’installation des pylônes de 70 m de haut et 40 m de large de la
ligne THT et contre le réacteur situé à 150 Km de là vers le Nord.
Car sans ces pylônes pas de nouveau réacteur et sans cette nouvelle
génération de réacteurs pas d’avenir pour l’énergie nu
cléaire en France. La révolte contre le nucléaire qui avait été
paralysée ces dernières années refait surface. Un coup d’échec adroit
de la part des organisations sur l’environnement de Greenpeace aux
Verts français.

Ce n’est pas que la protestation de ces six mille, paysans,
défenseurs de l’environnement et habitants de la région ayant
manifesté dans Ernée ce week-end pourrait changer les décisions
gouvernementales si peu de temps avant le sommet. La France décida la
construction d’un nouveau réacteur EPR en juin 2004. Les entreprises
Areva mais aussi Siemens participent à ce projet. Un prototype est en
construction et déjà bien avancé dans l’Olkiluoto finlandais. Déjà
trois milliards d’euros ont été investis dans ce projet - avec
beaucoup de suppléments à la charge de la France. C’est une
catastrophe financière, s’emporte Didier Anger, antinucléaire
français, les frais à la fin devraient s’élever à moitié plus encore.
La France dont les trois quarts de l’énergie provient de la fission
de l’atome, veut se tenir à son programme. Sarkozy l’avait prévu en
tant que candidat à la présidentielle et vient de le confirmer, en
tant que Président lors de sa visite de la centrale nucléaire de Penly
. D’autres commandes d’Angleterre ou des Etats-Unis sont espérées,
tout comme en conclusion du prochain voyage de Sarkozy en Chine. En
France l’enthousiasme confiant en l’avenir a disparu. Il y a trente
ans l’architecte de centrales nucléaires, Claude Parent, avait
déplacé des montagnes, transformé des paysages, chanté le temps des
cathédrales du nouveau millénaire avec ces dessins visionnaires ;
aujourd’hui on planifie de façon très pragmatique et à voix basse.
Les nouvelles centrales sont construites comme le nouvel Airbus A380 :
ce ne sont plus les visions Concorde qui sont au premier plan, mais
l’économie et la sécurité d’entreprise.

C’est justement d’elle qu’on doute à Ernée. "Etant donné que plus
aucune région ne veut de nouvelle centrale nucléaire, elles doivent
être construites loin, au plus près de la mer, avec des lignes haute
tension à travers les campagnes" dit Alain Ruamps du comité de
résistance d’Ernée. Quoi qu’il en soit, la région de Cherbourg n’est
pas la seule à avoir postulé il y a trois ans pour l’EPR en pensant
aux subventions et aux impôts. Cependant, malgré la crise du pétrole
la nécessité de nouveaux réacteurs est remise en question en France.
Et c’est un fait que même le grand silence lors du sommet parisien ne
peut cacher.

Le producteur d’électricité français EDF exporte certes en moyenne
quinze pourcent du courant qu’il produit. Mais ceci est une
balourdise, selon Robert Boubet de la coordination contre
l’enfouissement des déchets nucléaires (Coedra-Maine) : Le pays vend
la surproduction en période de suroffre à vil prix à l’étranger, mais
doit acheter de l’électricité à des prix exorbitants entre autres à
l’Allemagne, lors de situations plus serrées dues aux pics de
consommation que le nucléaire ne peut pas gérer.

Pas une éolienne à la ronde. L’opposition aux réacteurs et aux lignes
THT se nourrit d’un mélange d’une aversion esthétique, d’une peur des
conséquences de la haute tension sur la santé, mais aussi de tous les
risques inerrants au nucléaire et d’un dégoût croissant de la façon
dont les décisions sont prises en France : technocratiquement,
bureaucratiquement, au sommet. Rien ne prédestinait la population des
campagnes de Mayenne votant plutôt pour les bourgeois conservateurs
au soulèvement. Les gens se sont réveillés, il y a sept ans,
lorsqu’ils ont réellement vu qu’une décharge de déchets nucléaires
allait être construite chez eux.

Le collectif d’actions "Mayenne SurVOLTée" a été fondé il y a deux
ans et comprend plus de trente associations locales. Comme en
rembobinant la bobine jusqu’à son centre, ils veulent, en luttant
contre la construction des lignes THT, raviver le combat contre le
nucléaire. Qui dit EPR dit THT et vice-versa.
Michel Perrier, responsable de coordination de "Mayenne SurVOLTée"
souligne qu’ils ne sont pas des rêveurs de l’environnement.Que la
France sorte complètement du nucléaire n’est pas encore imaginable ;
la situation est très différente de celle de l’Allemagne. Cependant
Greenpeace a fait le calcul : si toute la France se met aux ampoules
d’économie d’énergie dans les dix années qui viennent, la
consommation d’électricité serait alors réduite de la quantité que
l’EPR fournirait en plus par sa construction. On pourra au moins
parler des ampoules lors du sommet parisien.

"Le point commun entre l’énergie nucléaire et les bougies ? Tous deux
sont dépassés !" Voilà ce qu’on pouvait lire sur les banderoles à
Ernée ce week-end. Le prétexte de la technique et du progrès par
l’élite politique française ne réussit plus à convaincre comme
autrefois. Le ministre de l’environnement Borloo rassemble
aujourd’hui les capitaines économiques et les organisations
environnementales à sa table de discussions et dehors, dans le pays,
les organisateurs de manifestations mobilisent les paysans et les
défenseurs de l’environnement pour une marche commune.
Malheureusement la connection entre ces deux niveaux d’organisation
n’est pas encore établie.

Le problème est plus au niveau de l’axe vertical que de l’horizontal.
Avec son "Grenelle de l’environnement" public, dont les premiers
résultats doivent être rendus dans les prochains jours, la France
veut poser un signe dans l’écologie et prendre les devants. Vu les
thèmes tabous entre la table des négociations et la rue, le sommet ne
débouchera sur rien de concret. En décembre la construction du
nouveau réacteur de Flamanville doit commencer et en 2012 l’EPR
devrait être relié au réseau. Il n’y a que le jour où la question du
stockage définitif des déchets radioactifs, du retraitement, du
transport d’énergie et du démantèlement des centrales pourra être
abordée ouvertement que quelque chose aura vraiment changé en France.
Tant que cela ne se passe pas, les cortèges de manifestants d’Ernée
et d’ailleurs continueront de défiler avec à l’avant les gens du pays
et à l’arrière, les chants révolutionnaires "Ah, ça ira, ça ira, ça
ira...".