Articles Le Monde : Débats sur les effets sanitaires
Mercredi 3 décembre 2008 // Articles de presse
Les effets sanitaires des lignes électriques à très haute tension (THT) sur les riverains sont l’objet de vifs débats. Selon RTE, le transporteur national d’électricité, aucun impact sur la santé n’a été mis en évidence. Le dernier rapport d’experts publié par le ministère de la santé sur le sujet en novembre 2004 est rassurant. "En l’état actuel des connaissances, aucun mécanisme biophysique établi ne peut rendre compte d’effets biologiques des champs magnétiques extrêmement basse fréquence (émis par les lignes THT), inférieurs à 50-100 microteslas (l’unité de mesure des champs)", concluait-il. Or, sous les lignes THT, cette valeur ne dépasse pas les 30 microteslas, et décroît très rapidement dès que l’on s’en éloigne.
Quelques études, peu nombreuses, créent cependant des doutes sur l’impact d’une exposition à long terme. L’étude épidémiologique de Gerald Draper, publiée en 2005 dans le British Medical Journal, est l’une d’elles. Elle a porté sur 29 000 enfants atteints de cancer, dont 9 700 de leucémie. Selon ses conclusions, le nombre de leucémies infantiles dans la population étudiée croît avec la proximité de lignes à haute tension à la naissance. Cependant, les auteurs restent très prudents. "Nous n’avons aucune explication satisfaisante de nos résultats en termes de causalité par les champs magnétiques ou l’association avec d’autres facteurs, écrivent-ils. Ni l’association trouvée ici ni les précédentes études (...) ne sont corroborées par des données convaincantes de laboratoire ou par n’importe quel mécanisme biologique reconnu."
Une étude suisse plus récente, publiée dans l’American Journal of Epidemiology le 5 novembre 2008, montre une augmentation de 24 % du risque de contracter la maladie d’Alzheimer pour les personnes résidant à moins de 50 mètres d’une ligne à haute tension, par rapport à celles vivant à plus de 600 mètres. Les auteurs soulignent le faible nombre de cas étudiés et ne mettent pas en avant de lien de causalité.
Les associations de défense de l’environnement et de la santé, comme le Centre de recherche et d’information indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques (Criirem), recueillent de leur côté les témoignages du malaise de certains riverains - maux de tête, troubles du sommeil, irritabilité, etc. Elles demandent l’application du principe de précaution et recommandent d’éloigner toute habitation d’au moins 400 mètres des lignes THT. En France, environ 1,8 % de la population est exposée aux niveaux les plus élevés (au-dessus de 0,3-0,4 microtesla).
Gaëlle Dupont
Article paru dans l’édition du 03.12.08.
Reportage
Veaux, vaches, cochons... et 400 000 volts

Des vaches broutent près des pylônes supportant des lignes à haute tension, dans un pré de la commune de Pace. AFP/MARCEL MOCHET
LATRONCHE (CORRÈZE) ENVOYÉ SPÉCIAL
Chez les Marcouyoux, à Latronche, dans la partie orientale de la Corrèze, le téléphone sonne souvent en ce moment. Au bout du fil : des agriculteurs, des élus ruraux, des responsables associatifs, qui, tous, veulent savoir comment ils ont "fait". Les appels viennent des "quatre coins de la France !", n’en revient pas le père, Michel, 59 ans. "De partout où passent des lignes à très haute tension", enchaîne le fils, Serge, 34 ans.
Ce qu’ont "fait" les Marcouyoux et leur avocat, Philippe Caetano, n’est, il est vrai, pas banal. Saisie par eux, une juridiction civile a, pour la première fois, établi un lien de causalité entre une ligne électrique et des troubles sanitaires sur des animaux. C’était le 28 octobre dernier : le tribunal de grande instance de Tulle condamnait Réseau de transport d’électricité (RTE) - une filiale d’EDF chargée de gérer le transport d’électricité en France - à verser 390 648 euros pour le préjudice "direct, matériel et certain" subi par l’exploitation de la famille Marcouyoux. RTE ayant interjeté appel, l’affaire, certes, n’est pas terminée. Mais la décision fait date. Et grand bruit dans Landerneau.
Paysans de père en fils, les Marcouyoux ont toujours vécu dans cette ferme isolée de la vallée de la Dordogne dont les murs, croit savoir le chef de famille, datent du XVIIe siècle. "On était là avant EDF !", martèle-t-il.
La ligne électrique qui surplombe leur exploitation remonte, elle, à la seconde guerre mondiale et à la construction du barrage de l’Aigle situé à quelques kilomètres de là. "On a toujours connu des problèmes inexpliqués avec les animaux : des morts, des avortements, des bêtes pas bien résistantes..., raconte Michel Marcouyoux. Mais les choses ont empiré au début des années 1990 quand une nouvelle turbine a été installée au barrage de l’Aigle. Le courant, qui était à 225 000 volts, est alors passé à 400 000 volts."
A cette époque, les Marcouyoux font encore paître leurs vaches laitières au pied des deux pylônes de 55 mètres qui se dressent au milieu de leurs terres. Plus pour longtemps. Ils élèvent également des porcs. Plus pour longtemps, là non plus. Hémorragies, ulcères, inflammations, avortements, myopathie, arthrite... Le catalogue des tortures endurées par leurs bêtes ne va cesser de s’étoffer au fil des années.
Le summum de l’horreur est atteint en 1998, peu de temps après qu’un scientifique leur a expliqué que leurs malheurs venaient de la ligne qui grésille au-dessus de leurs têtes. Les Marcouyoux ont beau alors se rapprocher d’une association d’agriculteurs bretons connaissant les mêmes difficultés, ils pensent régler cela "à l’amiable" avec EDF. "Quelqu’un de chez eux est venu nous dire qu’il y avait des "courants telluriques" dans le sol ! Le gars inventait bien sûr, car il fallait bien trouver une explication. Il a préconisé le câblage de notre porcherie à une terre périphérique - d’en faire une cage de Faraday en quelque sorte. Il nous a même dessiné un plan que nous avons suivi à la lettre en installant 200 m de câble de cuivre autour du bâtiment. Ç’a été une vraie catastrophe ! On a tout démonté le lendemain", se souvient le père. "Des truies ont avorté en 24 heures, poursuit le fils. On a même vu des petits manger leur mère. Les experts écriront ces mots terribles dans leur rapport : cannibalisme animalier."
Située à 50 m de la ligne électrique et dotée de cages pour gestantes en Inox, la porcherie est incontestablement le bâtiment le plus exposé de la ferme Marcouyoux. Ou plutôt "était".
La famille d’éleveurs a en effet mis fin à son activité porcine en mai 2005. De guerre lasse. "Les porcelets finissaient par ne plus aller à la mamelle. Ils faisaient le tour du parc avec des yeux exorbités. Les truies, elles, ressortaient tout à l’accouchement : la matrice, les boyaux... Notre dernier lot comprenait huit bêtes : six ont fini chez l’équarrisseur", raconte la mère, Maryse, 57 ans. "Certains matins, il faisait pas beau à y aller voir", résume Serge.
Entre-temps, les Marcouyoux ont décidé de poursuivre RTE en justice. Sans complexe. Mais sans certitude non plus. Pensez. Ici, des petits paysans corréziens étranglés par les emprunts. Là, une entreprise pesant 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
"LES ANIMAUX, C’EST LE REVENU"
Le pot de terre contre le pot de fer. La procédure va durer huit ans. Huit ans durant lesquels les plaignants vont faire face aux rumeurs : "Ils (RTE) ont fait courir le bruit qu’on était des mauvais agriculteurs, et que si nos animaux crevaient, c’était de notre faute." Huit ans durant lesquels les Marcouyoux vont aussi apprendre à "composer" avec ces ondes électromagnétiques tellement puissantes qu’elles sont capables d’allumer un néon tenu à bout de bras en plein champ !
Deux solutions vont être trouvées. La première : modifier l’alimentation des vaches. "On est obligés de les doper en oligoéléments et en vitamines, explique Serge. Le résultat est médiocre à l’arrivée, mais au moins les animaux sont sauvés." L’autre réponse aux ondes est évidemment l’éloignement. Les 50 prim’holsteins du GAEC (Groupement agricole d’exploitation en commun) Marcouyoux broutent aujourd’hui à 300 mètres de la ligne électrique. La traite est, du coup, bien plus longue à effectuer, car il faut faire revenir les vaches à l’étable deux fois par jour. La moitié des bêtes - les plus résistantes - dorment également dehors afin de limiter la surexposition nocturne. Les choses devraient toutefois s’améliorer d’ici à quelques mois quand le nouveau bâtiment à bovins sera terminé, à un kilomètre de là. Les Marcouyoux en ont repris pour dix ans d’emprunt à la banque. "On est fous de s’être lancés là-dedans, disent père et fils d’une même voix. Mais c’était ça ou s’arrêter."
Et eux, comment vont-ils ? Couci-couça, à les croire. Le père est sourd d’une oreille, la mère aussi. Sujet à des difficultés respiratoires, le fils va, lui, dormir certaines nuits dans une caravane située à l’autre bout de l’exploitation, à côté de la future étable. Au même endroit, les Marcouyoux ont également obtenu un permis de construire pour une nouvelle ferme. Mais ils doutent d’avoir assez de force pour mener cet autre projet. "La logique aurait voulu qu’on commence par construire une maison pour nous plutôt qu’un bâtiment pour les bêtes, admet le père. Mais il fallait sauver les animaux. Car les animaux, c’est le revenu. Et sans revenu..."
Frédéric Potet
Voir en ligne : Communiqué de la coordination suite à la condamnation de RTE - novembre 2008
