Les leucémies plus nombreuses près des lignes à haute tension

Article Le Monde, 4 juin 2005

Samedi 4 juin 2005 // Santé

Etre né et vivre à proximité d’une ligne à haute tension favorise-t-il la survenue de cancers chez l’enfant ? Publiée dans le British Medical Journal daté samedi 4 juin, une étude anglaise indique un risque de leucémie accru de 70 % chez les enfants résidant dans un rayon de 200 mètres autour d’une ligne à haute tension.

Toutefois, les auteurs indiquent que si l’association entre les deux facteurs relevait d’une relation de cause à effet ­ ce qui n’est pas établi ­, cela n’expliquerait que 1 % des leucémies de l’enfant en Angleterre et au pays de Galles. Ils n’ont pas retrouvé de majoration du risque pour d’autres cancers de l’enfant.

Depuis 1979, les champs électromagnétiques de très basse fréquence engendrés par les lignes électriques à très haut voltage sont soupçonnés de jouer un rôle dans la survenue de certains cancers. Les données de neuf études montraient un doublement du risque de leucémie chez les enfants vivant dans des maisons exposées à des champs électromagnétiques d’au moins 0,4 microtesla. A titre de comparaison, le champ magnétique terrestre varie de 25 microteslas à l’Equateur à 65 microteslas aux pôles.

En juin 2001, 21 experts de 10 pays, réunis à Lyon par le Centre international de recherche sur le cancer, considéraient que l’association entre les champs magnétiques de très basse fréquence et un risque de leucémie doublé "avait peu de chance d’être due au hasard" . Cependant, ils n’excluaient pas des biais de sélection dans les populations étudiées. Sur la base de cette "preuve épidémiologique limitée" , ils décidèrent de classer ce type de champ magnétique comme "cancérogène possible" pour l’espèce humaine (groupe 2B).

"PAS D’EXPLICATION"

Gerald Draper et ses collaborateurs du groupe de recherche sur le cancer de l’enfant, de l’université d’Oxford, ont entrepris la plus vaste étude jamais menée, comparant l’exposition à des champs électromagnétiques de très basse fréquence chez des enfants atteints de cancer et chez des enfants indemnes.

Ils ont utilisé les données du registre national des tumeurs de l’enfant, en place en Grande-Bretagne, représentant 29 081 cas chez des individus de moins de 15 ans, dont 9 700 de leucémie. Les auteurs ont ensuite constitué le groupe témoin à partir des registres d’état civil, avec autant d’enfants de même sexe, de même âge et de même lieu de naissance.

Puis ils ont dressé la carte du réseau de lignes à très haute tension et des 21 800 pylônes correspondants. Les données du réseau national d’électricité ont ensuite permis de calculer la plus courte distance entre le lieu de naissance et une ligne électrique.

Gerald Draper et ses collaborateurs ont constaté que le risque d’avoir une leucémie était accru de 69 % chez les enfants dont le domicile à la naissance n’était pas éloigné de plus de 200 mètres d’une ligne à très haute tension, cette augmentation étant statistiquement significative. Le risque était plus faiblement augmenté (23 %) dans le cas d’une distance comprise entre 200 et 600 mètres, ce qui surprend les auteurs, compte tenu de la faiblesse du champ magnétique induit dans une zone aussi éloignée de la ligne électrique. En revanche, il n’y avait pas de majoration du risque à plus de 600 mètres.

"Ces données sont en accord avec celles de la littérature, explique le professeur Denis Zmirou, qui dirige, à Nancy, un laboratoire de l’Inserm consacré aux évolutions et à la prévention des risques professionnels et environnementaux. Mais il y a une difficulté : nous ne disposons d’aucun travail sérieux apportant une explication au phénomène."

Dans un éditorial publié par le British Journal of Medicine, une universitaire britannique rappelle que les leucémies de l’enfant relèvent probablement à la fois d’altérations de l’ADN, avant la naissance, et de facteurs environnementaux, après la naissance, parmi lesquels des infections, des produits chimiques ou des radiations ionisantes. La preuve de la responsabilité des champs magnétiques de basse fréquence induits par les lignes à très haute tension reste donc à apporter.

04/06/2005 : Le Monde